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lundi 19 septembre 2016

Fantin-Latour au Musée du Luxembourg : à fleur de peau



Pois de senteurs, pensées, camélias, lys et autres tulipes... Les fleurs sont tout près. Il suffit de les voir pour les sentir. Vous pouvez presque les toucher. S'agit-il d'un réel bouquet ? Ne vous y trompez pas ! C'est bien une toile de l'inclassable Henri Fantin-Latour (1836 - 1904) qui se trouve devant vos yeux. Pour la première fois en France depuis 1982, le Musée du Luxembourg propose la rétrospective d'une oeuvre trop souvent méconnue. De Fantin-Latour, nous nous souvenons principalement des monumentaux portraits de groupes arborant les célébrités littéraires et artistiques du siècle. Et si nous avions tort ? Si, derrière ce voile de vie mondaine, s'esquissait le portrait d'un homme sensible, discret, qui aspire au calme et à la sérénité à travers l'art ? C'est ce que Laure Dalon (RMN), Xavier Rey (Musée d'Orsay) et Guy Tosatto (Musée de Grenoble) ont aspiré à nous signifier, à travers un parcours chronologico-thématique. 





"La Peinture est mon seul plaisir, mon seul but..."

Tout commence en 1850 dans l'atelier parisien d'Horace Lecoq de Boisbaudran. Au départ initié au dessin par son père, Fantin-Latour reçoit une éducation classique et copie avec ardeur les sculptures du Louvre. Mais ses tentatives de jeunesse aux Salons demeurent un échec. Fantin-Latour décide donc de partir pour Londres, où il rejoindra Whistler. C'est en Angleterre qu'il trouvera le succès et les honneurs, grâce notamment à ses natures mortes, très appréciées de la bonne société victorienne. 
L'Hommage à Delacroix, 1864
Huile sur toile, 160 x 250 cm
Musée d'Orsay

De retour à Paris, après avoir fréquenté brièvement l'atelier de Courbet, il devient membre du groupe dit "de 1863" puis du Cénacle des Batignolles d'où émergera l'impressionnisme, face auquel Fantin-Latour a toujours voulu se démarquer. C'est à cette époque qu'il produit ses toiles les plus célèbres telles L'Hommage à Delacroix.  Plus qu'une sanctification du génie romantique dont la mort fut trop peu commémorée, il s'agit de réunir sous son égide les plus grands artistes de la scène parisienne, gages de modernité. 
Les atypiques portraits de Fantin-Latour présentent une vision silencieuse du modèle, dans une composition au sein de laquelle la communication entre les sujets semble quasi-absente. Il y a dans la facture des portraits de Fantin-Latour une incroyable douceur qui rappelle le style de la peinture flamande, et même la rondeur du modelé de Vermeer. D'ailleurs, l'artiste se réclamait lui-même de nul autre que le maître hollandais, Rembrandt. 
Vient alors la consécration: très vite, Fantin-Latour abandonne les portraits de commande pour se tourner vers ses études botaniques qu'il épie tel un scientifique, les portraits de ses proches et les sujets d'imagination ou "fééries". Passionné de musique, Fantin-Latour tente dans les années 1870 de restituer sur la toile les oeuvres de Wagner, Berlioz et Schumann, avec un réalisme pour le moins déroutant, car au service de l'imaginaire.  L'Anniversaire (1876) donne lieu à de surprenantes expérimentations sur le plan pictural : au même titre que les esquisses, calques et pastels, les lithographies rehaussées de gouache participent entièrement à la préparation du tableau. 

                  

Pour s'assister dans son travail, Fantin-Latour réunit un fonds photographique d'une ampleur considérable, accessible dans la quatrième salle de l'exposition. Celui-ci, offert par sa veuve à la ville de Grenoble en 1921, est composé principalement de nus. Il n'était pas toujours aisé de trouver des modèles pour un usage privé, d'où la circulation clandestine de clichés caractérisés d'obscènes ou réalisés par des photographes accusés de proxénétisme (Gugliemo Plüschow). Et si Fantin-Latour pouvait ainsi aisément reproduire des poncifs de la sculpture occidentale ou même décalquer ses dessins directement sur le papier photographique, on découvre ainsi un aspect particulièrement intime de son oeuvre, comme en témoigne cette étude ci-dessous à la sanguine. Habituellement adepte du crayon gras ou du fusain, Fantin employait la sanguine pour fixer des attitudes, arrêter son regard sur le papier ou explorer des morceaux de corps. Comme un photographe. 


Torse de femme


On ne peut donc que déplorer, face à une exposition si réussie, l'absence de traductions en anglais, qui ne figurent que dans le livret. C'est d'autant plus dommage que, vu les liens que Fantin-Latour a crée avec l'Angleterre, en la personne de Whisler et du marchand d'art Edwin Edwards; nombreux auraient été les anglophones passionnés par le sujet. 

Vase aux pommes et feuillage, 1878
Huile sur toile
Fondation Bemberg, Toulouse
La relation rapprochée que Fantin-Latour nourrit avec l'Angleterre semble évidente étant donné la précision et le souci du détail avec lesquels il construit ses études de plantes. Formé à la peinture par les réalistes, Fantin-Latour est, à l'instar des anglais, un amoureux de la nature. Elle lui permet de reconstituer une vision fidèle de la réalité. Les compositions florales apparaissent telles la palette du peintre à la recherche de sa composition. Les natures mortes acordent un subtil effet de contraste à travers le travail sur les différentes textures, ô combien sensuelles.  A ce stade, je me permets de saluer l'excellente scénographie qui rend toute sa grâce à cette conception hédoniste de la nature. Lumière brillante et fonds noirs permettent d'apprécier ces petits formats à leur juste valeur. 
Autoportrait, 1860
Crayon noir rehaussé de blanc
Ce même souci de vérité se retrouve dans les portraits et autoportraits. Les conservateurs ont souligné la distance qui émane de ces toiles. J'ai pourtant trouvé que s'en dégage une impression de plénitude, en dépit de l'aspect de silhouette des personnages. L'effet de fumé et ce ton si singulier qui certifient la marque de fabrique de cet artiste évoquent un monde clos (point de paysages dans cet exposition, Fantin-Latour est un homme d'intérieur), entre nostalgie et épanouissement. Quelque peu ténébreux, ce regard (le sien) est pourtant doux. Mais celle qu'il a véritablement célébré à travers son oeuvre, si ce n'est la musique, c'est la femme. En prenant pour modèle son épouse et ses proches, Fantin-Latour sonde les mystères de l'intimité. Devant un chevalet, à la lecture, ses muses explorent la condition de l'artiste bourgeois bien conscient de son individualité et de sa mission. Dans chaque tableau, Fantin-Latour révèle ses talents de dessinateur, en élaborant sa composition à l'avance, selon un modèle de quadrillage très classique. Classiques aussi sont les références à la mythologie gréco-latine et nordique qui abondent : Fantin-Latour se perd dans ses fééries, en travaillant la toile au grattoir telle une lithographie, à l'aube d'un siècle naissant où il n'a plus grand-chose à faire. Du moins sur terre. 


Ariane abandonnée, 1899
Naturaliste, romantique ou symboliste ? Il semble que Fantin-Latour ait adapté son style à chaque genre et type de sujet. Tour à tour mélancolique, adorateur de la beauté féminine, témoin d'une fin de siècle et d'une bourgeoisie sur le déclin, Fantin-Latour est un artiste extrêmement prolifique, d'une grande sensibilité, quoique silencieux et marginal. Tel un observateur muet, il dissèque les travers de la nature, non sans une émotion certaine. 
J'ai particulièrement apprécié le parti-pris de l'exposition: sans s'encombrer de détails biographiques (on sait en réalité assez peu de choses sur ce peintre plutôt secret), on se concentre essentiellement sur la carrière artistique de Fantin-Latour, celui qui vivait dans un monde d'art et de musique, à cent mille lieues de l'agitation parisienne ambiante, ses révolutions picturales, ses guerres (en 1870 les Prussiens passaient par là), ses esclandres politiques. Au carrefour d'influences qui ont enrichi son oeuvre, Fantin-Latour a produit bien plus que des portraits de personnalités. En cela, le Musée du Luxembourg lui rend parfaitement justice. 


Un atelier aux Batignolles, 1870
Huile sur toile, 204 x 273 cm
Musée d'Orsay


   

vendredi 8 avril 2016

Salon du dessin 2016, ou l'auberge espagnole

"Rigoureusement parlant, le dessin n'existe pas ! (...) La ligne est le moyen par lequel l'homme se rend compte de l'effet de la lumière sur les objets; mais il n'y a pas de lignes dans la nature où tout est plein : c'est en modelant qu'on dessine, c'est-à-dire qu'on détache les choses du milieu où elles sont, la distribution du jour seule donne l'apparence au corps !"

Abraham Bloemaert, Etude de pieds, 17ème siècle



 Il est bien tentant d'approuver les invectives de Maître Frenhofer, le héros tragique du Chef d'oeuvre inconnu. Rien n'est moins simple lorsqu'on prend la peine de se déplacer pour aller flâner au Salon du dessin ancien qui se tient chaque année au Palais Brongniart, Place de la Bourse. Jamais adepte des salons et des foires noires de monde qui m'évoquent les méandres du complexe Porte de Versailles, je redoutais cette manifestation un peu comme l'arrivée d'un examen ou d'un entretien, et puis le prix aussi était un peu rebutant... (c'est pas tous les jours qu'on veut bien mettre 15 euros pour une expo). 
Et finalement, cela s'est avéré être une expérience plutôt concluante. Déjà pour ce billet, en plus de l'entrée au Salon, vous avez droit au catalogue, ainsi qu'un sac. J'ignore encore si, comme pour les pass de festivals, le billet est ré-utilisable mais j'étais déterminée à profiter le plus possible de mon après-midi. Pour cette 25ème édition, le Salon du dessin n'accueillait pas moins de 40 exposants. A l'instar des foires artistiques qui se tiennent au Grand Palais, chaque galerie ou collectionneur possède un espace réservé sommes toutes assez réduit, ce qui pose quelques problèmes de scénographie. 

A l'entrée, pour éviter de vous perdre, vous êtes accueillis par un panneau vous livrant le plan détaillé des différents exposants. Si les galeries françaises (et surtout parisiennes !) sont majoritaires, cette année, l'Allemagne et la Belgique sont à l'honneur. On aperçoit quelques exposants américains, comme les très remarqués W. M. Brady & Co et Jill Newhouse, mais cela reste un salon très européen, voire français, nous rappelant les écrits des Diderot, Baudelaire et Zola. 
Or, c'étaient en fin de compte les galeries parisiennes qui présentaient les collections les moins cohérentes. C'est à Artur Ramon, de Barcelone, qu'allait ma préférence pour sa magnifique scénographie claire, lisible et aérée (à droite, sur la photo ci-contre). Chaque exposant tente par tous les moyens d'attirer le plus de spectateurs possibles : petits chocolats (Art Cuéllar-Nathan, Zurich), catalogues de galeries à prix réduits, dessins magistraux... A ce titre, le galerie romaine Antonacci Lapiccirella a réalisé le très intelligent pari de montrer plus d'oeuvres possible grâce à l'installation d'un Ipad présentant un grand nombre de dessins numérisés... qu'il n'avait pas la place d'accrocher au mur. 

Alexandre Benois, Le Cavalier de bronze, 1903
Exception qui déroge à la règle: l'invitation cette année, d'une sélection assez... particulière dirons-nous du Musée Pouchkine. On y trouve une plume absolument remarquable de Chirico et d'autres pépites, mais aussi un large et inégal choix d'oeuvres russes (Malevitch, Kandinsky) que les conservateurs ont voulu faire découvrir au public français. La découverte ultime ? L'illustration des poèmes de Pouchkine par Alexandre Benois, fondateur du mouvement et journal Le Monde de l'art. 
Pour beaucoup, le Salon du dessin est habile moyen de mettre en valeur, même en vitrine, une portion choisie des collections présentées dans le but de réaliser les meilleures affaires. En cela, le Salon diffère de manifestations qui animent la programmation culturelle de nombreux musées parisiens. C'est donc un événement clef dans la saison phare du marché de l'art, et j'ai aimé, moi aussi, jouer à la négociante en observant la valeur des tableaux, ou en demandant les prix de telle ou telle oeuvre. 

Au sein des collections, l'école italienne était un peu sur-réprésentée à mon goût. Ironie du temps : plus j'étudie l'histoire de l'art, moins j'apprécie la Renaissance italienne, ses sujets mythologiques omniprésents, ses madones aux doux visages, ses innombrables vierges à l'enfant, son maniérisme, préférant la quiétude gourmande des tableaux flamands et de leurs scènes de genre. 
Beaucoup trop, également, d'art moderne et contemporain, dont les dessins se résument souvent à un simple agencement de lignes ou de couleurs abstraites... C'était l'occasion de se rendre compte que Calder était un bien piètre peintre. Le plus décevant était sans aucun doute la série d'oeuvres du Prix Guerlain, qui, il faut bien l'avouer, ne m'a laissé aucun souvenir. Et ces dessins d'enfants, réunis sous l'étiquette "Prix du petit Léonard 2016", était-ce bien nécessaire ?

Heureusement, les oeuvres surréalistes rattrapaient le lot. On a pu ainsi admirer au Salon du dessin 2016 de sublimes Dali, comme cette étude au stylo bille. C'est avec plaisir que j'ai pu admirer un Bryen en couleur d'un format un peu plus grand que d'habitude. 
Salvador Dali, Etude pour les tableaux: Galatée en formation
et Vitesse maximale de la vierge de Raphaël

vers 1954, galerie Hélène Bailly
On a peut-être trop vu d'aquarelles de Signac, de Menzel et de Boldini, les trois artistes, étrangement, les plus récurrents, mais le clou du spectacle, c'était l'intérêt porté au courant symboliste belge. Khnopff, Spilliaert, Rops, ils étaient tous là. 
Le 18ème siècle non plus n'était pas en reste, jonglant entre Watteau, Greuze et Fragonard. Ni une, ni deux, mon intention était aussi de rechercher les trop rares galeries londoniennes et dessins anglais. Toutefois, j'ai eu la chance de tomber sur une aquarelle de Ruskin, une esquisse de Fuseli et quelques Burne-Jones, le plus admiré des préraphaélites de l'autre côté de la Manche. 
                       
            
           Edward Burne-Jones, Etude pour
           L'Escalier d'or, 1872 - 1880
         Galerie Le Claire Kunst
             
                    Fernand Khnopff, Mélisande, v.1907
Mais en réalité, le plus stimulant dans le Salon du dessin, ce sont les échanges et les comportements des amateurs d'art. La prise de photo est toujours un sujet un peu sensible ; n'oubliez pas de demander l'autorisation au collectionneur ou galeriste qui, la plupart du temps, se fera un plaisir de vous donner son accord. Si jamais vous complimentez un exposant sur son oeuvre ou son catalogue, bien souvent vous repartirez avec ce dernier en poche. 
Au Salon du dessin, on entend parler toutes les langues : français et anglais, bien sûr, mais aussi italien, espagnol, allemand, flamand... 
Se retrouver au milieu de cette joyeuse mosaïque m'a rappelé combien parfois je suis fière d'être européenne et d'avoir accès à ce bagage culturel partagé par ces pays qui nous entourent. Il vous suffit de vous arrêter un peu plus longtemps devant un tableau pour qu'un galeriste vienne à votre rencontre et vous parler de son travail. Plus que l'achat d'une oeuvre ou le marchandage d'un prix, c'est bien cela, la richesse de ce salon. Et c'est avec un nouveau sac, pas moins de 3 catalogues (qui ne tiennent pas dans ma bibliothèque...), des contacts de galeristes et le sourire en poche que je suis repartie. 
Alors, à quand le Salon du dessin édition 2017 ?